BROKEBACK MOUNTAIN

Le secret de Brokeback mountain

7 Mars 2014, 17:38pm

Publié par whyjsourcedial


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Brokeback Mountain 9

 

Le film de Ang Lee est l'adaptation par Larry Mac Murtry de la nouvelle d'Annie Proulx "Brokeback Mountain" parue en 1997 dans la revue "The New Yorker". Annie Proulx est américaine, de père américain et de mère franco-canadienne, elle vit dans le Wyoming et à Terre-Neuve au Canada. Elle s'est spécialisée dans la culture orale de l'ouest des Etats-Unis, ses travaux historiques sont une référence. Elle a obtenu plusieurs récompenses pour ses ouvrages littéraires, entre autre deux prix Pulitzer, dont un en 1997 pour Brokeback.

Bien que cette histoire soit fictive elle est prémonitoire, en 1998, un an après la publication de la nouvelle, un jeune homosexuel, Matthew Shepard, 19 ans, fut sauvagement torturé et assassiné par deux jeunes hommes dans le Wyoming, étrange ressemblance avec Brokeback Mountain. 

Synopsis : Deux hommes se rencontrent en 1963 dans le Wyoming pour garder des moutons, ils tombent amoureux, se séparent, puis se retrouvent quatre ans plus tard. Un seul regard suffit à raviver cet amour, ils le vivront cachés de tous pendant vingt ans, jusqu'à la mort de l'un d'eux, laissant à l'autre pour tout souvenir qu'une vieille chemise. 

secret-de-brokeback-mountain-2005-05-g.jpgJack Twist (Jake Gyllenhaal).

L'adaptation de Larry Mc Murtry n'est pas totalement fidèle (co-scénariste, Diana Ossana). La vie et la personnalité de Jack Twist (Jake Gyllenhaal) sont fortement modifiées, pouvant mener à de mauvaises interprétations. Plusieurs scènes dans le milieu du film se succèdent sans lien entre elles, alourdissant et ralentissant le récit. Le film se concentre sur la vie des amants pendant les vingt ans de leur liaison, laissant de côté leur enfance et la vie d'Ennis Del Mar (Heath Ledger) après la mort de Jack, cependant l'esprit général a été conservé.

L'histoire commence en 1944 à la naissance des deux hommes, non en 1963. Ennis Del Mar est né à Sage (extrème sud-ouest du Wyoming), Jack Twist à Lightning Flat (extrême nord-est de l'état), villages abandonnés de nos jours. Ils passeront leur enfance dans des ranchs miséreux, Ennis à 13 ans quand il perd ses parents, Jack recevra à 4 ans une terrible correction de son père et n'aura plus jamais de relations normales avec lui. Tous les noms de lieux cités existent réellement à l'exception de Brokeback qu'Ang Lee situe à Signal ; des six lieux appelés Signal au Wyoming, seul celui près de Newcastle (extrême est de l'état) possède une voie de chemin de fer. Le Wyoming fait partie des états ultra-religieux du centre des Etats-Unis, il est grand comme la moitié de la France et peuplé de 500 000 habitants. Ennis ne quittera jamais sa région natale.

 

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(maison abandonnée à Lightning Flats, lieu de naissance de Jack Twist)

 

La rencontre à Brokeback est le fait du hasard, Ennis et Jack viennent chercher un emploi saisonnier. Jack est montré avec des tendances homosexuelles, dans la nouvelle les deux hommes sont hétérosexuels. La première nuit d'amour est un accident dû à l'alcool, la solitude et l'absence d'affection depuis des années. Lorsqu'ils se séparent, Ennis se marie, son mariage a été arrangé par son frère et sa soeur. Jack retourne chez ses parents puis tente une carrière dans le rodéo, plus pour fuir son père que par réelle motivation ou capacité. Leurs retrouvailles, quatre ans plus tard, est la constatation de l'échec de leurs mariages, surtout pour Jack, marié plus par intérêt que par amour. Ils vivront les quinze ans qui suivent uniquement pour les instants où ils se retrouvent en pleine nature, cachés du monde, avec cette sensation de revivre le seul moment de bonheur de toute leur vie, les quelques mois à Brokeback. Leur amour est honnête, il n'est pas intéressé, ils s'aiment pour ce qu'ils sont, rien d'autre. Ennis ne veut pas d'une vie commune, à l'époque, et de nos jours, cette relation serait vouée à la haine du voisinage, il n'envisage pas de vivre ailleurs qu'à la campagne, au contact de la nature. Les ghettos gays de San Francisco et New York, dans lesquels ils auraient trouvé une certaine sécurité, ne se sont créés qu'au milieu des années 60 et les émeutes contre les descentes de police à New York datent de 1969. Ennis et Jack ne sont pas gays, ils n'ont rien à voir avec cette culture. Jack est un rêveur et n'a aucune notion de la réalité, son désir de vivre avec Ennis est une utopie, il le paiera de sa vie. Jack a certainement été victime d'un crime homophobe. Dans la nouvelle Annie Proulx livre les sentiments d'Ennis à ce sujet "Il y avait un espace incertain entre ce qu'il savait et ce qu'il voulait croire, mais il n'y pouvait rien, et quand on ne peut rien y faire, il faut vivre avec".

 

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                Maison abandonnée à Sage, lieu de naissance d'Ennis Del Mar

 

Le dernier tiers du film est un des moments les plus bouleversants que le cinéma nous ait donné, avec, bien sûr, la dernière scène, d'une puissance émotionnelle rarement vue, à chacun de découvrir l'incroyable subtilité de ce moment grandiose du cinéma mondial. "Jack, j'te jure" (Jack, i swear), "I swear" est l'expression utilisée aux etats-Unis lors des mariages, par cette phrase Ennis jure à Jack de lui rester fidèle jusqu'à la fin de ses jours, c'est un mariage posthume (pour plus d'informations, voir les autres articles de ce blog).

 

Ang Lee à disséminé toute une symbolique dans ses images et situations, quelques exemples, les fenêtres représentant l'attente et l'espoir, d'une des premières scènes, Ennis regarde dans le bureau de Joe Aguirre (Randy Quaid) avec l'espoir d'obtenir un emploi, à la dernière, la fenêtre est présente mais il ne la regarde pas, il n'a plus rien à attendre. Ses chapeaux qui changent selon ses préoccupations, le train du début (sa vie), le mouton éventré (la brebis égarée, référence biblique, mais pas uniquement). Jack lavant la chemise d'Ennis se sentant responsable de leur première nuit (la purification), la scène de la luge, Ennis avec sa femme Alma (Michelle Williams) dans un moment de bonheur, emporté dans son élan il chahute trop fort, croyant jouer avec Jack. L'appel téléphonique, petit chef d'oeuvre, dans lequel Lureen (Anne Hathaway) ânonne un discours appris par coeur sur la mort de Jack, etc. Toutes les scènes ont des sens cachés, à chacun de les découvrir. A noter, le tout premier plan du film, image fixe quelques secondes, une plaine bleutée au petit matin, rassurante, froide, sans âme, immuable ; des montagnes au loin (le bonheur, inaccessible) ; un camion, à peine visible, passe au bas de l'image sans troubler l'harmonie glaciale (comme cette histoire), accord de guitare sèche annonciateur d'un insignifiant changement (naissance d'un amour destructeur) ; monde dans lequel les deux hommes vont se trouver piégés,victimes des normes immuables de la société. On peut voir le plan qui suit de la même façon, le camion plus au centre, les accords de guitare qui se succèdent et... on ne va pas passer tout le film, cet article n'est pas prévu pour ça.

La performance des acteurs est exceptionnelle, y compris les seconds rôles, avec une mention toute spéciale pour Heath Ledger qui donne à son personnage une dimension et une aura extraordinaires. Le film n'a que peu de dialogues, jamais les personnages n'expliquent ou ne montrent explicitement leurs sentiments, la première rencontre entre Ennis et Jack est l'exemple type, aucun mots échangés, juste des regards, mais on lit dans leurs pensées (ne pas se tromper). Ennis à son mariage, lorsque le pasteur fait de l'humour, il pense "c'te bonne blague, imbécile !!!", Alma, lorsqu'elle voit le baiser des retrouvailles, se prend une énorme claque, elle marche en apesanteur, Ang Lee filme son visage, aucun réalisateur ne montrerait la tête de l'actrice sauf à faire surjouer les émotions. Le visage d'Ennis avant et après la phrase de Jack "il y a des jours,... tu me manques tellement... que je voudrais crever tant ça fait mal", dans la cabine téléphonique (dernière image), sa visite chez les parents de Jack, et bien sûr la dernière scène. Il y a un avant et un après Brokeback, l'expression des émotions et des sentiments est devenue une référence cinématographique, c'est le ton juste, l'émotion discrète, naturelle, désormais on ressent davantage le mauvais jeu d'un acteur de cinéma ou de télévision.

L'histoire est sans faille, ni impasse, ni incohérence, tout est simple, compréhensible, logique, elle est volontairement incertaine. Ang Lee parle d'illusion, certains faits sont de l'ordre de la probabilité ou le fruit de l'imagination, à chacun d'en savourer la subtilité. Les apparences sont trompeuses, une scène parait heureuse, elle cache un aspect dramatique. Certaines ellipses sont ardues mais c'est un plaisir de les décoder, comme la dernière phrase de Lureen dans la scène du téléphone.

 

brokeback-mountain-heath-ledger-1.jpgEnnis del Mar (Heath Ledger).

Les critiques négatives renforcent la crédibilité de l'histoire, il suffit de consulter les commentaires sans étoile d'Allociné, beaucoup sont haineux et mensongers, certains n'ont jamais vu le film, pas même le courage de leurs opinions, lamentable ! Un évangéliste américain considère Jack Twist comme un prédateur sexuel, pourquoi pas. Les revues, Les cahiers du cinéma et Positif, parlent de l'absence d'évolution des personnages, c'est faux, ils évoluent sans coup de théâtre, le temps (l'attente) est un élément important de l'histoire, le changement (l'évolution) n'est pas de leur ressort, ils ne peuvent rien faire, Ennis le dit deux fois "il n'y à pas grand chose à faire" et "Quand on ne peut pas changer les choses, il faut faire avec", que les critiques écoutent les rares dialogues. Le rythme est lent, ce n'est qu'apparent et nécessaire, il faut plusieurs visionages pour saisir toute la finesse de l'histoire. Certains parlent d'une absence de crédibilité, en transposant Brokeback dans une banlieue ouvrière ou une campagne reculée de France on retrouve les mêmes problématiques que vivent les deux amants, vivre au grand jour cet amour c'est se retrouver face à l'intolérance et à la haine, c'est risquer les agressions, voir la mort, la preuve se retrouve régulièrement dans les journaux, à chacun de juger. Une critique qui revient souvent est que l'impact n'aurait pas été aussi puissant si cela s'était passé entre un homme et une femme, à voir ; dans toutes les histoires d'amour le sujet est l'empêchement, l'amour est toujours montré comme une évidence, il n'est jamais expliqué, il n'évolue pas. Dans Brokeback c'est la naissance et l'évolution du sentiment amoureux qui sont le sujet, l'homosexualité n'est qu'un détail de l'histoire, pour parodier un homme politique. Aux scénaristes de fabriquer une histoire réaliste montrant la naissance et l'évolution d'une relation amoureuse hétérosexuelle.

 

Il n'y a pas d'énigme dans Brokeback, il n'y a que des questions. Ang Lee nous dit que leur amour est inexplicable et inattendu, pas sûr, la nouvelle donne tous les éléments prouvant que cet amour a une origine, entre autre, la jeunesse des deux hommes, assez proche socialement, marquée par plusieurs évènements, contribuera à leur amitié qui évoluera en amour puissant et honnête. Sont-ils homosexuels ? pas au sens habituellement admis, ils ne le sont pas par nature, ils ne sont pas attirés par des relations avec d'autres hommes, les voyages de Jack Twist au Mexique et sa relation avec un employé de ranch sont un palliatif au manque d'Ennis. La scène où Jack drague un clown de rodéo n'est pas dans la nouvelle, c'est une erreur du scénariste, à l'époque cela aurait été dangereux. Certains parlent d'une illusion de l'amour ou d'une religion du souvenir, mais leur amour est réel même s'ils sont incapables d'en appréhender le sentiment, le classique "je t'aime" ne sera jamais prononcé. Peut-on envisager une autre direction à cette histoire ? Impossible, tout mène à des résultats plus dramatiques ou négatifs, s'ils ne s'étaient pas revus, Brokeback aurait été l'unique instant d'amour de toute leur vie, s'ils avaient divorcé pour vivre ensemble, leur vie d'aurait pas duré longtemps. On peut étudier le caractère des personnages, y compris les rôles secondaires, malheureusement Ang Lee en a caricaturé certains, comme le beau-père de Jack, le montrant homophobe, il ne connait pas la relation de Jack avec Ennis, il ne l'aime pas car il le voit comme un profiteur, il n'a pas totalement tort, Jack n'a pas épousé Lureen par amour mais pour s'élever socialement et disposer de l'argent pour vivre avec Ennis.

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La célèbre dernière scène du film.

Le film est d'une grande esthétique, de facture très classique. Il faut admirer les superbes panoramiques, les cadrages parfaits, les décors épurés, conformes aux époques traversées, la musique en totale adéquation, l'ensemble donne une beauté formelle rare à cette oeuvre à petit budget. On reproche à Ang Lee d'abuser des belles images, peut-être, mais cela change de la mode du film reportage. Ces images ne sont pas qu'esthétiques, elles font partie de l'histoire, elles sont autant d'éléments narratifs, explicatifs ou symboliques, comme la superbe pleine lune au dessus de la tente. C'est une histoire tragique dans un somptueux emballage.

Brokeback Mountain est classé dans les mélodrames ou les romances, c'est plus un drame social ou un conte philosophique qu'une histoire à l'eau de rose, c'est même une histoire d'une grande cruauté, elle est tragique par son existence, impossible de la rendre moins négative, ce que vivent les amants pendant vingt ans, au regard de l'époque, est la meilleure solution possible. Un homme d'église a décrit Brokeback comme un " énorme gâchis ", ce n'est pas faux, mais à qui la faute ?     

Cet article a pour but de faire apprécier la qualité et la beauté de la nouvelle d'Annie Proulx et du film de Ang Lee. Les considérations philosophiques, morales, sociologiques ou religieuses ne sont pas abordées ici. L'analyse psychanalytique du personnage d'Ennis Del Mar se trouve sur le site francophone d'une revue médicale. Un critique américain a fait une analyse d'une dizaine de pages de la dernière scène du film, il ne semble pas qu'elle soit disponible sur internet. Pour des informations complémentaires on peut consulter Wikipédia ou les différents blogs, critiques et forums sur les sites internet. Des vidéos sont disponibles dans les archives de ce blog.

 

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                              Scène du flash back, aussi somptueuse que dramatique.

 

Brokeback a été interdit dans tous les pays musulmans, dans la plupart des pays d'Afrique, en Chine, à la Jamaïque, aux Bahamas ; il a été censuré à la télévision italienne et dans certains états américains, curieux pour une banale histoire d'amour.      

La nouvelle d'Annie Proulx n'est pas pour les enfants. Le langage est cru et l'histoire plus difficile à appréhender qu'avec le film.

 Le numéro de la revue The New Yorker dans lequel est paru en original le texte de la nouvelle est épuisé, c'est le seul pour la période allant de 1976 à nos jours. Il se négocie en occasion à plus de 500 dollars US.

Le budget de Brokeback est l'équivalent à celui d'un film français de base, c'est très peu pour un long métrage américain.

 

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viagra 15/07/2011

ous etes interesses par le dossier

faire part 22/07/2011

D'ailleurs, auriez-vous d'autres forums ou blogs à me recommander ?

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Thanks for your patience and sorry for the inconvenience

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I will be sure to look around more. thanks

united 06/01/2013


Comme l'auteur j'ai d'abord vu une première fois le film (les 3/4 peut-être) il y a un an, et il ne m'avait pas marqué plus que ça, à vrai dire je m'en souvenais à peine. Là j'ai décidé de le
revoir et pareil, c'est un claque, la plus grande face à ce f ilm et face à ce qui est pour moi le plus bel amour retranscrit par le cinéma. Tout est génial, juste, complexe, rien n'est exagéré,
et tout terriblement beau... Même la musique est bien accordée au film. Surement l'un des plus beaux films si ce n'est le plus beau film que j'ai jamais vu... J'ai lu dans le blog que le film
avait fortement marqué de nombreux spectateurs et plus encore les 2 formidables acteurs Gyllenhaal et Ledger (RIP, immense talent trop vite perdu). Et bien moi aussi ...

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